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Les abonnés du Libre Journal de la France Courtoise appréciaient chaque décade les chroniques de Marie-Claude Monchaux. Voici celle qu'elle a donnée dans Présent n°6481, du 8 décembre dernier.
| Quote: | Une histoire de tarte aux prunes…
C’est une histoire vraie.
J’ai habité longtemps une chaumière enfouie dans la forêt comme celle de Blanche-Neige. Des iris poussaient sur le toit où les oiseaux nichaient. Il y avait un géranium rouge-feu sur le rebord de la fenêtre à petits carreaux en culs-de-bouteille. Une glycine torrentielle ombrageait la façade, mélangée au rosier grimpant. Un ruisseau vert scintillait à travers les herbes et les mousses.
A l’intérieur, une vieille femme alerte cuisait des tartes aux prunes dans son four quand elle ne filait pas à la quenouille. Elle avait une ample robe avec un collet monté et une coiffe de dentelle sur ses cheveux blancs. Son rouet était incrusté d’ivoire. Un lit à courtines en toile de Jouy qui racontait l’histoire de Paul et Virginie mettait une grande note rose contre la muraille. Dans la cheminée, on cuisait des pommes de terre sous la cendre. Les tisons rougeoyants et translucides bâtissaient dans l’âtre leurs châteaux éphémères.
Il y avait une haute pendule dans laquelle vivait un gnome à longue barbe blanche. Il sortait le soir pour manger la soupe au lait avec nous, la vieille femme et moi, et il coupait la tarte aux prunes avec son poignard.
Ensuite, il me racontait de merveilleuses histoires de fées. Il les connaissait toutes, de Viviane à Mélusine et de Mab à Titania. Les petits chats jouaient dans leur corbeille.
La vieille femme filait en l’écoutant, et lui rafraîchissait parfois la mémoire – Pois de senteur est le troisième petit sylphe de la Reine des fées ! Je les écoutais en habillant et déshabillant ma poupée sur mes genoux.
*
C’est alors que la sirène d’alerte se mettait lugubrement en marche. Je sautais hors de mon lit dans mes pantoufles et rattrapais dans l’escalier mes jeunes oncles qui montaient au troisième étage. Là, ils ouvraient les fenêtres et guettaient dans le noir absolu car un seul point de cigarette nous aurait trahis. A la lueur des étoiles nous voyions nettement les forteresses volantes qui remplissaient le ciel par vagues.
Je tremblais de peur.
Les bruits des bombardements sur le camp de Fontenet où les Allemands avaient un important dépôt de munitions, ou sur Royan que les Anglais ont totalement détruite, aussi stupidement que Dresde ou Hambourg, nous parvenaient à grands coups sourds et prolongés. J’appelais mentalement à mon secours le nain de la pendule et le rouet de la chère vieille. Mais contre les bombes anglaises, ils ne pouvaient plus rien pour moi. Je savais que chacun de ces coups sourds pilonnait des maisons et dans les maisons, des gens. Des enfants.
Une fois leur mission accomplie, les vagues d’avions repassaient au-dessus de ma petite ville et la famille retournait se coucher. Ma grand’mère venait me fourrer dans mon lit avec une tisane de tilleul, sans pouvoir arrêter mon tremblement…
Peu à peu, la nuit gagnait la partie. Je retrouvai faiblement le nain de la pendule, mais il était fatigué. Il détestait les bombardements et les forteresses volantes. Il me jeta sa poudre magique sur les yeux et je m’endormis.
*
Mais le lendemain matin, il fallut se lever dans l’obscurité. Ma grand’mère avait des provisions de chandelles. Je mangeai mon pain noir avec du lait caillé et bus mon café au lait (de la chicorée, en fait) une fois ma toilette faite et partis pour l’école, les pieds dans mes chaussettes grises en laine détricotée et dans mes bottines à semelles de bois. A l’école, chaque élève apportait un morceau de charbon pour le poêle que l’institutrice allumait. Nous avions gardé nos manteaux. La première leçon était la morale. Ensuite, le calcul…
Et là, je regagnais ma chaumière sur-le-champ.
La classe s’estompa autour de moi. Je retrouvais la vieille fée, le gnome, les tartes aux prunes… les yeux fixés sur la maîtresse qui expliquait les fractions au tableau, je repartais dans mon rêve éveillé, j’y rencontrais Kay et Gerda de La Reine des neiges, Hansel et Gretel ou la petite Ida avec ses fleurs. Andersen me nourrissait. Je n’ai jamais su faire de fractions.
— Cela était comme ça pendant toute la guerre ? dit Colombe.
— Oui, et je ne te parle pas des terribles engelures aux mains et aux pieds, par manque de beurre, de fromage, de lait, de tout. On nous distribuait des biscuits vitaminés à la récréation, de vrais biscuits de chiens. Certaines fillettes se jetaient dessus. De toute la guerre, je n’ai pas vu une banane ni une orange. Ma grand’mère acheta des pommes de terre, elles gelèrent dans la cave. Les rutabagas et les topinambours n’auraient peut-être pas été mauvais avec du beurre, mais le beurre… ma vieille fée en mettait beaucoup dans ses tartes aux prunes.
— Je vais au supermarché, dit Franz, je ne peux pas entendre ça, il faut que je voie de l’abondance.
— Et moi, dit Paul, ce sera quatre crêpes au sucre. Godolias, vous ferez sauter les crêpes avec nous ? vous arrivez bien.
— Le fuel a encore augmenté, dit l’oncle Antoine, pessimiste, et nous sommes en automne.
— Moi, dit Colombe, ça sera une tarte aux prunes.
Marie-Claude Monchaux |
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